Le changement, c’est maintenant… comme a dit l’autre !

En préambule, je souhaite préciser une chose qui me tient particulièrement à cœur. Dans l’absolu, aucun être vivant ne devrait pouvoir exercer un droit de propriété sur autrui. C’est d’ailleurs un principe qui ne fait pas débat dans les lignées ancestrales Kishu, farouches sur les questions de liberté et d’indépendance. Notre côté anarchiste, « ni dieu ni maître », si vous voulez. Mais puisque force reste à la loi des Hommes, il nous faut bien accepter un référent tutélaire en société. Le mot de « maître » étant proscrit ab initio, j’userai sans façon des traditionnels « mère » et « père » pour désigner la composante humaine de ma meute cellulaire. Ne voyez là ni offense, ni transfert malvenu : au Japon, n’importe quel bipède de rencontre interpellera mon père d’un « otosan » et ma mère d’un « okasan » quand il voudra les interroger à mon propos, deux mots qui, au pays du Soleil levant, traduisent précisément le lien filial.  

Je viens de quitter le chenil et je n’ai pas encore eu le loisir de prendre pleinement possession du bac inférieur de ma caisse de transport, démontée pour l’occasion, que nous faisons déjà un premier arrêt. Ma mère tient absolument à procéder un méticuleux nettoyage de mon auguste personne. A ce stade, il faut, en effet, vous représenter une grosse boule de poils humides, sinon collés, à la toison d’une couleur incertaine et à l’odeur peu engageante. Ma première toilette s’effectue donc sur le parking du premier konbini* venu, dans l’intimité d’une Toyota Estima hybride qui, je le comprendrai plus tard, sera appelé à devenir mon camping-car personnel. Enfin propre, toute blanche avec une truffe noire et des yeux sombres, je ressemble à une peluche d’ours polaire Anima. En bonne fille, je me suis laissé faire, surtout parce que je ne comprenais pas trop ce qui m’arrivait. Mais n’allez pas croire que je sois cette sorte de chien qui adore les salons de toilettage ! Le bain forcé, très peu pour moi, qu’on se le dise !

A la grande satisfaction de ces étranges créatures appelées à devenir mes nouveaux parents, j’ai parfaitement supporté ce voyage inaugural, depuis la douce chaleur de Suzuka (20°C) jusque dans les contreforts alpins de la préfecture de Nagano. Certes, évoluer dans ce nouvel univers mobile et bruyant n’était pas forcément pour me rassurer, mais l’envie de dormir arrive rapidement quand on est âgé d’à peine sept semaines et qu’on est bercé par les ondulations de la route.   

Ces prochains mois, je vais résider dans un bourg de 50.000 âmes,  Suwa shi. Cette localité est célèbre à travers le Japon pour son lac et ses feux d’artifice (festival du 15 août et du premier samedi de septembre), pour son temple shintoïste Suwa-jinja, ainsi que pour son « excentrique festival » (sic) Onbashira. Si l’un de ces sujets vous intéresse, j’en ferai un article spécifique plus tard.

Lac de Suwa avec le mont Fuji en perspective
Lac de Suwa
Ville de Suwa

Afin de pouvoir m’accueillir, mes parents ont récemment emménagé dans une petite résidence de huit appartements qui présente l’avantage de tolérer les animaux de compagnie, à condition qu’ils soient de petite taille ! Hé oui, parfois la taille compte aussi ! A la différence de la France, il est très difficile de trouver, au Japon, un bailleur – privé ou professionnel – qui accepte de louer une maison ou un appartement à des familles recomposées – j’entends par là l’union volontaire de bipèdes avec des quadrupèdes, félin ou canin.  Itou quand on recherche un hébergement hôtelier, lors de déplacements à l’occasion d’un week-end ou de congés ! S’il vous arrive de croiser un couple humain-animal dans une rue nippone, vous pouvez être sûr à 95% que vous avez affaire à un bipède propriétaire de son logement. Le peuple japonais apprécie énormément les animaux de compagnie, mais il y a, à l’évidence, des limites à l’ouverture de la société nippone aux compagnons à quatre pattes. D’où l’invention du Tamagotchi et du robot-chien Made in Japan !

Situé au second (et donc dernier par définition) niveau de la résidence, l’appartement que je dois partager est accessible par un escalier privé suffisamment raide pour me dissuader de toute velléité d’évasion en solo, à ce stade de ma croissance. Cet espace de 60m² est compartimenté en deux chambres et une salle de bains, desservies par un petit couloir, ainsi qu’en un coin cuisine ouvert sur un séjour de 25m² environ. Il ne faut pas être grand clerc, comme dit Julien –pas Courbet enfin ! Un autre Julien, faut suivre !- pour comprendre que c’est cette partie-là qui constituera mon domaine, puisqu’une barrière l’isole du reste de l’appartement.

Depuis mon arrivée sur le parking, j’évolue à une altitude de 150 cm entre les paluches de mon père. Certes, cela m’offre une jolie vue d’ensemble ; cependant, mes coussinets roses préfèreraient goûter au plancher des vaches. Mon atterrissage s’opère dans un enclos qui me rappelle vaguement mon logis grillagé de Suzuka, mais en plus grand puisque je n’ai pas à le partager. Ouvert sur le dessus, il fait approximativement 120 cm par 60 cm. J’en prends possession en faisant le tour du propriétaire : un espace vie pour deux tiers, une paroi séparative et un espace commodités pour le tiers restant.  Comme il est indiqué dans tout manuel du nouveau maître canin, mes parents me laissent tranquillement prendre mes marques. Et à propos de marque, il est grand temps que je fasse mon premier pipi. Un nouveau logis, ça s’arrose ! Je plaisante, car en réalité, pour une princesse Kishu, c’est tout le contraire : les contraintes physiologiques sont exclues du cadre de vie. Mes parents en feront l’amère expérience très rapidement. Pour le moment, je n’ai pas trop le choix, même si à sept semaines d’existence, je maîtrise déjà ma vessie. Pas la peine de me faire un dessin : je trouve toute seule le chemin des toilettes. Premier pipi sur le matelas spongieux intégré à un sol plastique amovible. Sans faire d’histoire… Cela ne durera pas.

Découverte du royaume (1)
Découverte du royaume (2)

« Bon les gars, ce n’est pas tout ça mais si on graillait un peu… » 

Je sais que mes parents ont récupéré un sac de granulés chez l’éleveur, ma nourriture depuis que j’ai arrêté de téter le lait de ma génitrice. C’est que j’ai le nez du chasseur, voyez-vous.  Si cela ne vous fait rien, je vais me sustenter un peu avant de rejoindre Morphée. Au final, cette première journée s’est relativement bien déroulée. Demain sera un autre jour !

Bon à savoir : Inspiré du concept américain « Convenient store » dont il tire son nom, le konbini  est une véritable institution commerciale au Japon. Il existe sous diverses enseignes, telles que 7/11 (à prononcer seven-eleven), Lawson, Family Mart et Yamazaki au plan national, ou Seicomart (uniquement à Hokkaido) ; on en trouve partout, jusque dans le moindre village. Ce magasin de proximité est ouvert tous les jours de la semaine, 24h/24. Particularité à Hokkaido, la plupart des Seicomart ouvrent généralement de 6h à 22h. On y trouve de tout : des articles de toilette à ceux de première nécessité (et nécessité accessoire), un large assortiment de boissons chaudes ou froides, alcoolisées et non-alcoolisées, de l’alimentaire sucré-salé, conditionné en sachet, des plats préparés, voire cuisinés sur place, ainsi que des glaces et autres surgelés. Si vous avez besoin de quelque chose en dépannage, vous le trouverez sans aucun doute au konbini. Pour les noctambules, pour tous ceux qui ne comptent pas leurs heures au travail ou qui passent leur temps sur les routes, comme pour tous ceux qui n’ont pas le cœur à cuisiner notamment, le konbini est une solution qui offre une praticité bienvenue dans la vie quotidienne des japonais. Car côté service, l’offre du konbini n’est pas en reste : on peut y payer ses factures comme y retirer de l’argent au DAB ; on peut envoyer/réceptionner ses colis ou faire des photocopies ; on peut même réserver une place de cinéma ou de concert ! En pleine nuit, et plus spécialement en saison hivernale,  c’est aussi un réconfortant îlot de lumière et de chaleur qui vous assure de trouver un refuge accueillant, le temps d’une pause, et des sanitaires toujours propres, au besoin (sans jeu de mot).
Enseigne Seicomart (Hokkaido)
Enseigne Seven Eleven
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